André KERTESZ
Du 14 NOVEMBRE au 19 DECEMBRE 2021 et du 6 au 30 JANVIER 2022. Jeudis, vendredis, samedis et dimanches de 14H à 19H. Entrée libre.

« DISTORSIONS EN REGARD DE MELIK« 

En ce début d’année 2022, le musée poursuit l’exposition consacrée à André KERTESZ, photographe hongrois naturalisé américain. Cet artiste est reconnu comme étant l’un des photographes majeurs du XXe siècle. Les oeuvres sélectionnées sont extraites de la collection « Distorsion » et sont présentées en dialogue avec des peintures d’Edgar Mélik rarement exposées jusqu’à ce jour. La prestation occupe la totalité de l’espace muséal.

Biographie, 1894-1985

André Kertész à Paris, époque des Distorsions, 1933

André Kertész commence des études de commerce avant de s’acheter un appareil et photographier en amateur des scènes de rue. En 1916, il reçoit un prix pour un autoportrait et sa vocation pour cet art se confirme. En 1925, il s’installe à Paris, à Montparnasse, photographie beaucoup les monuments, de préférence dans le brouillard et sous la pluie. Il rencontre la bohème artistique et littéraire, et réalise de nombreux portraits (Colette, Mondrian, Chagall, Léger, Calder, Brancusi etc.). Pendant dix ans, il travaille comme photographe indépendant pour des magazines français, britanniques et allemands. En 1926 il rencontre son compatriote Brassaï, le photographe surréaliste complice de Man Ray. L’année suivante est organisée sa première exposition à la galerie Au Sacre du printemps. Jusqu’en 1935, il travaille pour l’agence Vu. A partir de 1936, il participe à de nombreuses expositions internationales. Son premier livre,Enfants, est publié en 1933. L’année suivante sort Paris vu par André Kertész avec un texte de Max Orlan. En 1936, il s’installe à New York après avoir signé un contrat avec l’agence Keystone, contrat qu’il résilie l’année suivante ne voulant pas pratiquer de photographie purement commerciale. En raison de sa nationalité, il est interdit de publication avant d’obtenir son passeport américain en 1944. Sa reconnaissance internationale s’installe dans les années 1960. De nombreux hommages lui sont rendus à travers le monde, notamment au Museum of Modern Art de New York en 1964, et au Centre Georges Pompidou à Paris en 1977.  En 1975, il est l’invité d’honneur des Rencontres internationales de la Photographie d’Arles. Avec l’âge Kertész cesse progressivement d’arpenter les rues de New York et réalise de sa fenêtre la plupart de ses photographies. L’enchevêtrement des toits et les vues plongeantes sur Washington Square le fascinent. Il s’éteint à son domicile new-yorkais le 28 septembre 1985.  (Source : L’Ecole de Paris, 1904-1929, la part de l’autre, catalogue d’exposition Paris, 2000).

Distorsions d’André Kertész : un dialogue visuel avec Edgar Mélik

C’est une série unique dans l’œuvre de ce photographe qui répondait à une commande de l’hebdomadaire de charme, Le Sourire. Douze Distorsions seront publiées en mars 1933. André Kertész aura utilisé deux miroirs déformants de fête foraine pour photographier les reflets aléatoires de deux modèles, au cours de neuf séances sur deux mois, dans un appartement parisien. Deux cents plaques de verre  qui représentaient une exploration fabuleuse du jeu optique sur les formes déformées du nu.  En 1984, à l’occasion d’un film sur sa vie, le photographe réalise une nouvelle série que vous pourrez identifier facilement parce que ces Distorsions laissent voir plus volontiers le dispositif de leur réalisation (le miroir, le décor et le modèle ne sont plus cachés).

« Le spectateur participe à cette orgie de réflexion, en distinguant sans cesse le nu (jamais donné comme tel, mais toujours donné à travers, de travers), le miroir déformant (comme surface réfléchissante, pré-photographique) et la photographie (la nécessité technique et culturelle qui permet d’enregistrer le hasard des Distorsions. » Frédéric Lambert, La différence entre l’image, 1998.

Le photographe recadrait certaines prises de vue pour en tirer deux Distorsions, une en plan serré, l’autre en plan large (n° 6, n° 6 a et n° 6 b). Ainsi ce qu’on voit invite encore à la rêverie en démultipliant les images à l’infini selon l’esthétique et la pulsion que Freud appela Eros dans ces mêmes années 1930. Pulsion inséparable de Thanatos. Conjonction étrange que souligne le mot Distorsion, terme d’abord utilisé en médecine dès le XVI° siècle, dérivant du latin distorquere, tordre !

Distorsion n° 6
Distorsion n° 6 a
Distorsion n° 6 b

Le nu dans l’œuvre de Mélik

Il semblait évident que les nus peints ou dessinés d’Edgar Mélik, avec leurs déformations du corps féminin et leurs compositions improbables de couleurs, se prêteraient à un dialogue enrichissant avec Distorsions, cette très singulière série  de Kertész. Les deux artistes auraient pu se croiser. Né à Paris en 1904, Mélik se forme rapidement à la peinture dans les académies libres de Montparnasse ( les ateliers Ranson, André Lhote, Scandinave). Il  expose une première fois rue de Seine en 1930, Galerie Carmine, puis quitte Paris en 1932. Ses nus les plus anciens ont été réalisés dans son petit atelier, rue de Vaugirard, à Paris.  Une fois à Marseille, son ami le peintre Raymond Fraggi racontait qu’ils louaient à plusieurs un modèle pour s’exercer. Mélik étonnait tout le monde parce qu’il observait puis tourner le dos pour mieux laisser libre cours à son imagination. Il avait créé son propre dispositif visuel en donnant à son chevalet une tournure centrifuge.  Ainsi, il pouvait  dessiner  d’après son  « modèle intérieur » selon la méthode préconisée par André Breton (La peinture et le surréalisme, 1928). Il n’était pas question de copier le corps mais de saisir les distorsions aléatoires produites par les mouvements réels ou imaginaires, par les répliques du désir. La pratique du nu sera un exercice constant de Mélik jusqu’à la fin de sa vie. On reste séduit par les différences entre le dessin, rapide et incisif,  et l’art de peindre qui invente d’autres libertés, beaucoup plus étranges. Mélik en était parfaitement conscient : « Lorsqu’un sculpteur dessine, ses dessins ne sont pas ceux d’un dessinateur. Il en est de même lorsqu’il s’agit d’un peintre. » (Une certaine, très certaine Edith Piaf, Editions du musée, Cabriès). A coup sûr ses dessins de nus, à peine rehaussés de couleurs, sont ceux d’un peintre qui explore les distorsions involontaires du corps humain dans le miroir de l’esprit.

Edgar Mélik, Femme de dos, Torsion, dessin rehaussé de couleur,
24 x 17 cm, collection particulière

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