L'atelier Mélik

Edgar Mélik devant la verrière de son atelier Nord (photo Marcel Coen, 1957)
Edgar Mélik devant une peinture (Photo Studio da Silva, 1970)

S’il est un lieu qui restitue encore aux visiteurs l’atmosphère surréaliste du château d’Edgar Mélik c’est son atelier.  Cette vaste pièce est l’unique extension réalisée par Mélik (1949). On est côté Nord, avec deux grandes baies vitrées, l’une donnant sur le Mont Ventoux, l’autre découpant un panorama unique sur la Sainte-Victoire.  Elle contient deux éléments qui incarnent également l’esprit du peintre : la cheminée avec sa hotte sphérique dessinée par Mélik et l’immense piano à queue qu’il avait peint en rouge.  On descend dans la pièce par quelques marches et il faut imaginer que toute la longueur de la dalle en hauteur formait une palette démesurée où Mélik procédait à ses mélanges alchimiques de pigments purs triturés de grumeaux de matières qui donnent à ses surfaces peintes des épaisseurs subtiles. 

Chez Mélik tous les objets sont détournés de leur code social, à l’image de sa peinture inclassable. Ainsi, le piano vénérable était-il surchargé de lourds tubes de blanc de zinc, de bottes et de bouteilles vides. « Il tire d’étranges harmonies des touches empoussiérées qu’il souligne, à la voix, de sons gutturaux. Une musique à la mesure de son univers. Une musique que ses chiens viennent écouter, tranquilles à ses pieds. » (Provence Magazine, février 1969). Formé par sa mère à la musique classique, il en ressentait toute l’exaltation et les affinités avec son monde pictural (Beethoven, Bach, Moussorgski, Ravel…). Mais, selon sa propre expression, « anarchiste dans le sens haut du terme« , il ne pouvait qu’improviser sa musique sur ce piano dément. En 1969 il confie à un journaliste qu’il a récemment composé une musique intitulée « Texte musical monolithique » (Méridional, A la librairie-galerie « Sources », 1969). 

Mais peut-on parler d’un seul atelier dans le château habité par Mélik ? Ou toutes les pièces pouvaient-elles le démultiplier pour créer ce qu’il appelait son « Laboratoire » ? Mélik avait une méthode singulière pour engendrer ses tableaux qu’il nommait « ses Filles« .  En conséquence de quoi l’historien de l’art, André Alauzen, décrit fort bien le labyrinthe des ateliers de Mélik : « Seul dans les trente pièces du Vieux-Château de Cabriès qu’il a restauré, il a entreposé des peintures partout, travaillant une semaine dans une pièce, une semaine dans une autre pièce, possédant en fait une quarantaine d’ateliers, ce qui lui permet de revenir tout à loisir sur une peinture, sans la transporter, reprenant une œuvre pendant trois mois, un an ou dix ans… Chaque œuvre est le produit de nombreuses remises en question et jamais le produit du hasard, en dépit des apparences. » (La peinture en Provence du XIV ° siècle à nos jours, 1962, p. 193 et p. 217). 

L’écrivain Hubert Juin a passé plusieurs semaines à Cabriès en 1953 et il décrit ce voyage initiatique de Mélik devant ses propres tableaux rangés au long des murs : « Il passe de l’un à l’autre et procède par courtes modifications nécessaires jusqu’au jour où l’un d’eux se détache de lui-même, et, lui-même se juge terminé. » (Edgar Mélik ou la peinture à la pointe du temps, 1953, p. 31). 

A l’image de cet atelier reconstitué, le visiteur peut imaginer toutes les autres salles, chacune avec sa palette improbable et sa profusion de tableaux en évolution. Dès lors c’est tout le château, avec son cycle de peintures murales, qui s’est métamorphosé en ce fabuleux espace de création qu’il a été pendant quarante ans.